Notes de lecture

À propos de “Quand le travail se précarise, quelle résistances collectives?”, ouvrage dirigé par S. Béroud et P. Bouffartigue

S. Béroud et P. Bouffartigue (dir,), Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives?, La Dispute, Paris, 2009, 355 pages
Note de lecture publiée dans la revue Négociations, n. 14, 2010/2, p. 99-102.

La précarité professionnelle a pris une ampleur considérable avec l’essor de la sous-traitance et du travail intérimaire depuis les années 1970. Elle s’est développée plus précisément sous la forme d’une insécurité de l’emploi, d’une pénibilité accrue des conditions de travail et d’une difficulté de disposer d’une représentation collective. La problématisation de ces trois aspects est d’un grand intérêt pour la réflexion sur la capacité de négociation des secteurs les plus instables du salariat contemporain. C’est bien ce que nous propose cet ouvrage collectif dirigé par Sophie Béroud et Paul Bouffartigue en s’appuyant sur une dizaine de contributions : étudier l’impact de la précarisation sur les capacités d’action collective des salariés et sur les stratégies des organisations syndicales.
Dans cet ouvrage, la précarité professionnelle est abordée sous l’angle de ses répercussions ambivalentes sur la relation de travail : si, d’un côté, ce processus tend à affaiblir les collectifs de travail et les liens de solidarité, de l’autre, il place les syndicats face à un défi pouvant les amener à retrouver la capacité de défendre les salariés. L’ouvrage est structuré autour de plusieurs enquêtes dans le but d’analyser les modalités historiques de la sécurité de l’emploi et de l’action collective d’une part, de saisir la capacité des structures syndicales contemporaines de prendre en compte l’hétérogénéité d’un salariat en recomposition permanente d’autre part.
La première partie porte sur la précarisation des collectifs de travail dans les périodes antérieures aux années 1980. Les contributions de Michel Pigenet et Anne-Sophie Beau sur l’étendue de ce phénomène dans les grands commerces, les ports et l’abattage des bois relativisent la thèse de sa diffusion à partir de la fin des « Trente glorieuses ». Sa forme a néanmoins évolué au fil du temps en fonction d’événements majeurs tels que la Grande Dépression de 1929 ou le Front populaire de 1936. La précarisation est ici interprétée moins comme une réponse à la dégradation de la conjoncture économique que comme un levier pour maximiser la rentabilité des entreprises nécessitant une force de travail flexible. En effet, les salariés peuvent constituer une variable d’ajustement structurel pour les entreprises confrontées à une production fluctuante, ce qui affaiblit en conséquence leurs capacités de négociation.
Il n’en reste pas moins que la fidélisation de la main-d’œuvre a constitué la stratégie dominante des grandes entreprises dès les débuts de la deuxième révolution industrielle, pour être ensuite généralisée dans le cadre du compromis fordiste d’après-guerre. En conséquence, la mise en question de la sécurité de l’emploi comme norme sociale de référence n’a pas manqué d’interroger les pratiques syndicales ainsi que les analyses sociologiques. Patrick Cingolani considère que l’originalité de ce processus de précarisation se réduit à « son existence juridique – son inscription dans le droit, devenant, comme le montrent les énoncés du code du travail, un droit de l’entorse au droit » (p. 72). L’article de Christian Dufour et Adelheid Helg, qui aborde la profonde crise d’un mouvement syndical principalement ancré dans la défense des secteurs stabilisés du salariat, clôt cette première partie. Pour ces auteurs, le renouvellement de la base militante et de la pratique syndicale constitue le véritable enjeu pour une représentation efficace de l’ensemble des salariés dans la négociation collective.
Les contributions de la deuxième partie interrogent l’évolution des formes syndicales en s’appuyant sur l’analyse de plusieurs mobilisations syndicales récentes. Dans leur contribution respective portant sur le secteur du nettoyage, en France et en Angleterre, Jean-Michel Denis et Fabienne Scandella mettent en avant les difficultés rencontrées par les salariés d’un secteur où les conditions de travail sont particulièrement pénibles en raison de la position subalterne des entreprises du nettoyage dans la chaîne de sous-traitance. Les stratégies déployées par les syndicats, liées aux répertoires de la contestation, sont influencées par les contraintes légales. C’est la raison pour laquelle les salariés français se sont mis en grève tandis qu’en Angleterre les actions ont visé à mettre publiquement en cause la responsabilité sociale affichée par l’entreprise, puisque c’est « en centrant ses actions sur les sociétés clientes, sensibles à toute mauvaise publicité [que] le syndicat possède un levier pour encourager ces dernières à réviser à la hausse les conditions du contrat de sous-traitance au profit des travailleurs » (p. 129).
Christian Dufour et Adelheid Hege invoquent la nécessité de nouvelles formes d’action collective en vue de bâtir une identité partagée par les collectifs de travail. Ainsi, les intérimaires n’identifient pas les conventions collectives de travail (CCT) comme des instruments de médiation et de régulation des relations professionnelles – celles-ci étant avant tout destinées aux salariés bénéficiant d’une stabilité de l’emploi. Les initiatives émanant des militants de base sur des thèmes transversaux tels que la santé et la sécurité au travail peuvent aussi jouer un rôle décisif dans la mobilisation. Selon Sophie Béroud, Bertrand Fribourg, Jean-René Pendariès et Jean-Marie Pernot, elles peuvent même déboucher sur une activité syndicale portant sur les conditions de travail et de santé en lien avec la précarité de l’emploi, de sorte à développer une représentation collective sur les lieux de travail.
La troisième partie s’intéresse aux mutations sociales et politiques pouvant créer un terrain propice à la conflictualité. La restructuration du capitalisme sous l’égide des politiques économiques de dérégulation, abordée par José Angel Calderón et Pablo López Calle en ce qui concerne l’Espagne, a généré une polarisation des conditions de vie et de travail des salariés. La flexibilisation du travail générée par ces politiques a entravé la possibilité d’exercer une activité syndicale et réduit « la capacité des travailleurs à négocier collectivement les normes de régulation du marché de l’emploi et leurs conditions de travail respectives » (p. 276). Dans une veine similaire, Denis Merklen montre à quel point la « grande transformation libérale » (p. 240) de l’Argentine a rendu les lieux de travail inadaptés pour l’expression de la conflictualité. Le mouvement des piqueteros est parvenu, par l’occupation des routes, à donner aux classes populaires un rôle d’interlocuteur face à l’État par l’intermédiaire des associations et des coopératives. Pour l’auteur, ce mouvement est un cas singulier d’action collective hors du lieu de travail : « il montre les formes de mobilisation de ces travailleurs qui ne peuvent plus assurer leur vie par le travail, mais à qui, de surcroît, le travail n’offre pas de prises pour l’action sociale ou politique » (p. 250).
La décision d’entamer une grève est toujours délicate pour les salariés. Selon Annie Collovald et Lilian Mathieu, s’afficher publiquement comme gréviste implique une exposition aux représailles patronales et à un manque de revenu durant une période plus ou moins longue. Néanmoins, la radicalité de cette forme de lutte constitue une véritable expérience de politisation des salariés, qui peut leur permettre de retrouver dignité et solidarité. C’est le cas, par exemple, de la grève des sans-papiers dans la région parisienne, en 2008, analysée par Louis-Marie Barnier et Évelyne Perrin, où la lutte, conduite avec l’appui de réseaux sociaux et syndicaux d’horizons différents, est marquée par des revendications liant étroitement la dimension du travail avec celle de la citoyenneté.
Les actions menées par des salariés précaires n’en restent pas moins fragiles comme le montrent deux autres contributions. Il y a, tout d’abord, celle d’Évelyne Perrin et de Frédéric Péroumal portant sur deux grèves qui se sont déroulées en région parisienne, au restaurant McDonald’s de Strasbourg-Saint-Denis, au cours des années 2001/2002 et 2003/2004. La durée très longue du deuxième conflit, l’isolement du comité de soutien par la Confédération générale du travail (CGT) et la volonté patronale de laisser dégrader la situation sont autant de facteurs qui ont conduit à l’échec. Sébastien Chauvin, quant à lui, met en avant les limites du syndicalisme informel pratiqué aux États-Unis par les organisations non gouvernementales telles que les worker centers. Celles-ci ont pour but de soutenir les travailleurs journaliers et sans-papiers « en s’adressant directement aux utilisateurs réels des travailleurs » (p. 254), c’est-à-dire aux entreprises situées au sommet de la chaîne de sous-traitance, au sein desquelles les salariés travaillent comme intérimaires. La plupart de ceux-ci rechignent toutefois à changer d’agence intérimaire, pour en choisir une autre qui offrirait de meilleures conditions de travail, par crainte que leur situation illégale ne soit portée à connaissance des autorités.
Bernard Friot clôt l’ouvrage avec une réflexion sur la sécurisation du salariat portant sur la revendication d’un « nouveau statut du travail salarié » avancée par la CGT. Celle-ci a pour but l’attribution à la personne des droits jusqu’à présent attribués à « son emploi » (p. 316), de sorte à socialiser le salaire au même titre que « l’ensemble des prestations financées par cotisation, qu’il s’agisse de la maladie ou de la pension » (p. 321). L’auteur n’interroge toutefois pas la manière dont cette revendication pourrait être portée par les collectifs de travail précaires dans leurs mobilisations. Il n’explicite pas non plus à qui incomberait le financement des droits de ceux qui quitteraient leur emploi, cessant de travailler en échange d’un salaire.
La mise en question du mouvement syndical confronté tant à la flexibilisation croissante du travail qu’au renouvellement des formes de la conflictualité rend la lecture de cet ouvrage stimulante. Les mobilisations menées par des collectifs de travail précaires sont analysées principalement sous l’angle des difficultés rencontrées par les salariés dans leurs luttes respectives. Il apparaît que les syndicats peinent à adapter leurs structures et leurs revendications au cas des entreprises de sous-traitance ainsi qu’à maintenir dans la durée les mobilisations des collectifs de travail précaires. En effet, le taux de renouvellement élevé du personnel, l’illégalité du séjour des sans-papiers ou l’absence de militants syndicaux sont autant de situations qui ne facilitent guère le développement d’une présence syndicale dans la durée. Dans les secteurs où les salariés sont peu ou pas syndiqués, la conduite démocratique de l’action collective et la revendication d’une CCT, celle-ci pouvant structurer les relations professionnelles du secteur, constituent souvent un enjeu central qui facilite le développement d’une représentation collective.
Cet ouvrage ne propose pas de véritables stratégies alternatives qui permettraient aux syndicats d’agir sur ces difficultés. La pertinence d’un nouveau syndicalisme interprofessionnel, permettant de suivre et de défendre les salariés intérimaires qui sont amenés à changer fréquemment d’entreprise et de lieu de travail, ou celle d’un regroupement des organisations syndicales, ne sont que partiellement abordées. À notre sens, la prise en compte du partenariat social à l’échelon national et de ses évolutions aurait permis d’intégrer davantage l’impact des choix organisationnels et politiques des confédérations nationales sur les mobilisations collectives.
Deux autres thématiques auraient également mérité une réflexion plus approfondie. Il y a, tout d’abord, les stratégies de survie déployées par les salariés précaires. En effet, il est fort probable que les stratégies individuelles prennent le pas sur les actions collectives en raison de la pression que la dureté des conditions de travail et la crainte de perdre son emploi exercent sur eux. Il y a, ensuite, la difficulté rencontrée par les salariés précaires à exercer leurs droits syndicaux pour se constituer comme « partie adverse » dans la relation de travail.

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