Notes de lecture

À propos de “Les damnées de la caisse. Grève dans un hypermarché”, ouvrage de Marlène Benquet

Les damnées de la caisseMarlène Benquet, Les damnées de la caisse. Grève dans un hypermarché, Editions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2011, 238 pages.

Note de lecture publiée dans la revue Négociations, n. 18, 2012/2, p. 137-140.

En 2008, un conflit «improbable» dans un hypermarché situé dans un quartier populaire de Marseille attire l’attention de Marlène Benquet. En effet, la première grève interenseigne et intersyndicale ne se termine pas le jour même comme le prévoient les organisateurs, mais se prolonge durant 16 jours sur la base de trois revendications : une prime exceptionnelle de 250 euros, la possibilité de travailler à plein-temps pour le personnel employé à temps partiel contraint et l’augmentation des tickets-restaurants de 3,05 à 5 euros. Interrogée par ces événements, l’auteure décide de se rendre à Marseille alors même qu’elle travaille à la caisse d’un hypermarché resté à l’écart de cette journée de mobilisation (dans le cadre d’un doctorat effectué à l’EHESS de Paris) (1). Dans le but de mieux saisir les enjeux locaux, régionaux et nationaux de la négociation collective entre organisations syndicales et patronales, elle réalise des entretiens et récolte des matériaux qui l’amènent à considérer que la mise en évidence des «facteurs structurels et objectifs (…) ne permet pas de rendre compte du temps et de l’espace d’une mobilisation» (p. 16).

C’est pourquoi l’auteure propose d’interroger les ressources «subjectives» mobilisables dans l’action collective permettant de comprendre comment le personnel perçoit sa propre situation professionnelle, tout en questionnant les processus matériels inhérents à l’histoire économique, sociale et géographique du magasin. Il s’agit d’une démarche qui se veut à même d’expliquer en quoi la dureté des conditions de travail et le partage d’une même identité sociale et professionnelle, incarnée dans l’espace et le corps humain, provoquent l’émergence d’un sentiment d’injustice ne rendant plus supportable le travail. Marlène Benquet souhaite ainsi donner une clé de lecture sur le «pourquoi, à ce moment-là, les salariés de cet hypermarché ont pris la décision de s’engager dans une action collective» (p. 15).
La notion de précarité propre à la grande distribution est discutée dans la première partie de l’ouvrage. Marlène Benquet en distingue trois dimensions : une précarité économique (bas salaires), temporelle (organisation irrégulière du temps de travail avec des plages horaires variables) et projectionnelle (absence de perspectives de carrière). Cette forme d’insécurité propre aux emplois féminins ne peut néanmoins pas être saisie en faisant abstraction des conditions d’existence hors du travail, lesquelles se caractérisent souvent par un partage inégalitaire du travail domestique. La forme d’emploi spécifique au travail de caissière apparaît ainsi «comme une sorte de compromis social épousant à la fois la poussée de l’activité féminine et la reproduction des rapports sociaux de sexe» (p. 39). Les conditions de travail de cet hypermarché ne diffèrent pas de celles que l’auteure a connues en travaillant à la caisse d’un autre magasin : les tâches sont standardisées suivant des procédures obligatoires tandis que l’implication du personnel repose sur la contrainte exercée par la hiérarchie. L’auteure décèle néanmoins l’existence de marges de manœuvre permettant des aménagements personnels, dans la mesure où les «différentes dimensions [de l’organisation du travail] sont négociées au cours d’interactions entre les caissières et l’encadrement fondées sur un système d’arrangements réciproques, de faveurs et de punitions» (p. 77).
L’auteure énonce son hypothèse quant aux raisons de cette grève: l’émergence d’un sentiment d’injustice partagé parmi le personnel. En se basant sur différents témoignages cités dans l’ouvrage, Marlène Benquet définit le sentiment d’injustice comme «une distorsion entre le fait et le droit, entre “ce qui est” et “ce qui devrait être”, présentée comme le résultat d’un décalage entre l’investissement dans le travail et l’absence de rétribution sous la forme de promotions ou de meilleures conditions de travail» (p. 131). La reprise du groupe par un nouveau propriétaire neuf ans plus tôt et l’arrivée d’un nouveau directeur six mois avant le début de la grève semblent avoir mis un terme au système informel d’arrangements qui assurait la régulation des relations de travail à l’intérieur du magasin. Les liens d’interdépendance et d’obligation entre la hiérarchie et les différents groupes de salariés tendent à s’affaiblir au même titre que la volonté patronale d’aménager et d’entretenir des rapports privilégiés avec les délégués syndicaux. En conséquence, le compromis entre espoir de promotion professionnelle et acceptation de la dureté des conditions de travail est progressivement remis en cause. Cela concerne notamment la génération intermédiaire des caissières (les 30-45 ans qui représentent plus de la moitié du personnel), qui s’investit davantage dans le travail tout en acceptant une individualisation des salaires, en raison de son attachement aux valeurs méritocratiques.
La quasi-totalité du personnel travaillant dans le magasin marseillais participe à la journée d’action du 1er février 2008 organisée par les syndicats CGT, CFDT et FO dans le but de redéfinir les rapports de force intersyndicaux au niveau national. La frange la plus combative des salariés décide toutefois de convoquer une assemblée générale à la fin de la journée, laquelle décide la reconduction du mouvement sans l’accord préalable des organisations syndicales. L’identité sociale et l’appartenance géographique partagées par les grévistes, sur la base d’une opposition entre les quartiers nord (populaires) et sud (aisés), apporte à l’action collective des ressources subjectives définies comme un «capital d’autochtonie [qui] est à la fois matériel et symbolique» (p. 157). L’auteure explique en effet qu’un «groupe de socialisation n’est ni un collectif mobilisé ni un groupe latent qui, dans une perspective téléologique, serait défini comme un collectif mobilisé en puissance, naturellement enclin à s’actualiser dans une mobilisation» (p. 166). Elle ne tombe toutefois pas dans le piège consistant à considérer les salariés comme un groupe social monolithique exempt de contradictions. Si l’identité partagée est susceptible de favoriser l’action collective, elle peut tout autant se heurter à la nécessité d’étendre le mouvement. Un dilemme se pose donc aux grévistes sans qu’ils parviennent à y répondre: faut-il chercher des soutiens parmi le personnel des autres magasins de la ville ou plutôt au sein des entreprises actives dans les quartiers nord?
Les grévistes et les secrétaires syndicaux se partagent l’animation de la lutte durant la première semaine: les premiers prennent en charge les dispositions techniques permettant d’assurer une présence continue sur le piquet de grève, les seconds monopolisent la gestion des relations avec la presse et celle des négociations avec la direction du magasin. Les organisations syndicales se démobilisent toutefois progressivement à partir de la deuxième semaine tandis que la direction commence à déployer une stratégie plus répressive. Cette nouvelle configuration crée des oppositions internes à propos des modalités de poursuite du conflit, qui se répercutent de manière ambivalente sur le mouvement des grévistes : si un nombre croissant de caissières prend la parole, les plus jeunes se détachent de l’action collective. La lutte aboutit à un échec pour les salariés. Le 16 février 2008, la CFDT signe un protocole de fin de grève sans consulter préalablement le personnel au moment où la police arrive en force pour assurer la réouverture du magasin. Aucune des revendications ne sera satisfaite par la direction.
Cet ouvrage approfondit une étude de cas intéressante sur les mobilisations collectives de la grande distribution – un secteur économique où s’articulent des rapports sociaux de classe, de sexe et de génération. L’auteure explique cette action collective par le développement d’un sentiment d’injustice partagé parmi les salariés qui résulte, d’une part, de la dureté des conditions de travail propre au métier de caissière et, d’autre part, du partage d’une identité sociale et générationnelle qui s’inscrit dans les espaces et les corps. En s’appuyant sur différents témoignages, Marlène Benquet montre comment le rapport au travail et la perception des organisations syndicales diffèrent selon l’appartenance générationnelle des caissières. La mobilisation du personnel a eu pour effet de modifier l’articulation de ces rapports sociaux, car l’engagement dans le conflit redéfinit les identités, les divisions et les oppositions des collectifs de travail. L’ensemble des normes formelles et informelles devient ainsi l’enjeu de nouvelles négociations entre les parties. Marlène Benquet remarque en effet que «si la grève a reconduit des rapports sociaux de sexe constitués dans les sphères domestique et professionnelle, elle a aussi rendu possible une gestion neuve et collective des difficultés des femmes à articuler les temps de travail domestique, professionnel et militant» (p. 177).
Les négociations entre le personnel, les organisations syndicales et la direction du magasin ne sont toutefois pas abordées par l’auteure, laquelle ne précise pas non plus le rôle du tribunal et de la préfecture de police durant les derniers jours de la grève. L’intégration de ces éléments aurait pu éclairer le dénouement du conflit. Le soutien du délégué CFDT considéré comme décisif pour l’accès au terrain, prive toutefois la chercheuse du point de vue de la CGT qui, pourtant, est le seul syndicat à appeler à la poursuite de la grève le soir du 16 février. La notion de «sentiment d’injustice» mobilisée par l’auteure pour comprendre l’étrangeté de cette grève permet de saisir les conditions favorables à cette action collective, mais n’apporte pas une clé de lecture suffisante pour en comprendre le déclenchement. L’auteure explique dans ses conclusions que la grève se caractérise par trois dimensions: «absence d’expérience des salariés, répression patronale, faible radicalité syndicale [qui] tendent à se renforcer les unes avec les autres» (p. 222). Le mouvement s’essouffle toutefois à un moment précis, après deux semaines, sans que l’on puisse en comprendre ni les modalités ni les raisons.
Note:
(1) La revue Sociologie du Travail a décerné à Marlène Benquet le prix «jeune auteur 2009» pour son article intitulé : «Les raisons de l’action collective : retour sur la mobilisation improbable des salariés d’hypermarchés», in Sociologie du Travail, vol.52, n°3, juillet-septembre 2010, pp. 305–322.

Laisser un commentaire